Zone

Lecture

Ce serait sur scène l’histoire de cet endroit d’enfance qu’on a toujours connu. Sa maison, plus loin sa rue, plus grand le monde. Pas bien de cartes en tête ou de géographie, mais l’empreinte sensible des lieux que l’on habite. Les siestes douces bordées par les ventilateurs. La falaise, la corniche d’où parfois l’on se jette. La terre séchée, les herbes hautes, des rousseurs de chardon et d’orage qui promettent incendies. C’est fin août, début septembre. On a grandi ici. On en reconnaît tout. Les méandres et les horizons. Sans fin. Ou presque. Il y a trop de soleil on plisse un peu les yeux. Il y a une frontière, parce qu’il en faut bien une – discrète, un fil électrique, une haute tension. Derrière, pas plus, pas mieux.

Il y a lui, au bord. Noé. L’agent de sécurité, que l’on reconnaît tous, qui arpente ses rondes, et fait ouvrir les sacs et aussi les camions qui dé-filent, qui viennent de l’ailleurs chargés et qui repartent à vide – s’assurer, justement, que le vide est bien fait. Il veille à ce que rien ne (se) passe. Et rien ne se passe. Il fait bien son boulot, ne (se) pose pas de questions. Le fil est si tendu qu’il en est invisible. Comme un 4e mur, en fait. Sauf qu’un jour, le poison lent du doute s’insinue… Qu’est-ce qu’il garde ? De qui ? Quel sens – dans quel sens ? Qu’est-ce qu’il y a au bout du fil ?

Peut-être qu’il se pose des questions parce que c’est un moyen d’habiter le silence. Peut-être parce qu’il a vingt ans et des milliers d’aiguilles qui affleurent à la peau, et qu’il y a Lila, qu’il connaît depuis toujours, mais qui soudain brise la ronde lasse de l’été, parce qu’il la sur-prend. Sur le fait. Elle, légère légère à s’effacer, traverse, apprend-il, et souvent. Et elle revient toujours. Mais ne veut pas dire d’où. Par paresse, par ennui, ou par curiosité de ce qui va venir, il se tait… Trop tard. Ils partagent déjà le début du Grand Secret. Ensuite, en équilibre, petit à petit pas, il cherche à savoir ce que le fil enferme. Devine un peu – imagine le reste. Le brun flou de l’ailleurs prend légèrement forme. Dans cet endroit du ventre où se noue l’appétit.

De l’autre côté, c’est chez nous.

Dans Zone, il y aura…

Bien sûr, au tout début, classiquement, la crise migratoire, et la nécessité d’en sortir quelque chose. Comme tout le monde. De questionner autant, sans aucun jugement, les ventres qui se nouent, les yeux qui se détournent, l’impuissance qui ravage et l’épuisement qui tue. Les deux versants du métro aérien, à Stalingrad, parisiens en goguette et tentes Quechua. L’envers des nationales, villes dortoirs et bidonvilles. L’ « on n’y peut rien ». Le concentré sur soi, le petit bout de chemin moins pire, et qu’on comprend si bien. Ceux qui dorment… et « en même temps », les insomnies des autres, les nuits où il pleut trop. Les gens qui luttent, sur la falaise, où ce texte s’est écrit lors d’une résidence portée par Dieppe Scène Nationale. Qui s’épuisent. S’en vont. La vie crevée par la nécessité de l’envoi au désert des boucs émissaires. Zone serait de cela étymologiquement une tragédie, un chant du bouc et de l’effondrement. Un hommage à ceux qui cherchent, et ne trouvent pas, à ceux qui sans chercher ouvrent des troisièmes voies. Des consciences tremblantes, vacillantes, de l'(impossible ?) équilibre, ensemble, à trouver ? Nez au vent, sans paupières closes, ni poings serrés ?

Il y aura aussi bien sûr l’adolescence, ses étés qui s’étirent et ses grands appels d’airs et de sensations fortes. Ces temps où l’on attend, où l’on agit si peu, où l’on palpite sec entre envie et effroi, ou à défaut de mieux on tombe amoureux. Pas de goût de l’ailleurs, on ne désire jamais que ce que l’on devine, pas ce dont on ignore tout. On a peur toujours de ce qu’on ne connaît pas. Ce qui se passe derrière les barbelés, et qui est si semblable. Ce qui se passe dans les murs épais des théâtres, et qui l’est tout autant. Il y aura aussi la préoccupation justement, toujours, d’à quoi sert le théâtre, à quoi ça sert qu’on vienne collectivement s’en-clore pour REGARDER d’autres gens FAIRE. Qu’est-ce qu’on cherche à voir à travers le 4e mur ? Qui sont les nouveaux boucs de nos tragédies, les fantômes, la présence absente que continue d’éclairer la servante ?

Dans Zone, il y aura le mur de Berlin, l’opticien de Lampedusa, l’Odyssée d’Homère et l’autre côté du miroir. Il y aura les Zones d’Aragon et d’Apollinaire, les crissements des machines de fêtes foraines, les équilibres et les grandes roues dans les nuits électriques, les processions éclatantes, effarées. Quelques lucioles, un peu de paillettes, comme de poudre aux yeux, un peu de magie, de craie, de goût de sang et d’os brisés.

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